Intervention de Christian Ghillebaert au cours d’option Lettres et Cultures d’Europe

Intervention de Ch. Ghillebaert au cours d’option Lettres et Cultures d’Europe

Cité Scolaire des Flandres (Hazebrouck)

26 novembre 2010

 

 

Introduction aux lettres et cultures régionales d’Europe : la littérature flamande de France

En deçà des Etats-nations, au-dedans de l’Europe

Il est heureux que, dans un cours de lettres et cultures d’Europe, une belle heure soit consacrée à des littératures qui, à défaut d’être nationales ou nationalement reconnues, sont indéniablement européennes, du fait qu’elles sont l’expression littéraire d’une population établie en Europe, avant d’être ou d’avoir été circonscrite à une parcelle d’un territoire national ou partagée entre deux Etats. Dans le Nord-Pas-de-Calais, en effet, subsistent, à côté de la langue française, deux idiomes attestés de longue date, dépourvus de statuts spécifiques, dont la survie dépend essentiellement d’une transmission familiale toujours moindre et quelques manifestations culturelles ponctuelles. Curieusement, les deux « dialectes » constituent chacun le conservatoire de deux langues nationales. C’est en picard, communément appelé patois (ici ch’ti, là rouchi, ailleurs, autrement encore), qu’ont été rédigés les documents tenus pour les premiers textes en ancien français ; c’est en flamand-occidental, localement connu sous le nom de vlaemsch, qu’ont été écrites les plus anciennes gloses dites en moyen-flamand ou moyen-néerlandais.

Pourtant, ni le picard, ni le flamand ne sont devenus les langues officielles d’un Etat ou d’une quelconque entité politico-administrative. En France, les codificateurs institutionnels ont normalisé le français au détriment du picard, entre autres langues d’oïl. En Flandre belge, au 19ème siècle, pour s’opposer aux élites francophones, de nouvelles élites se sont constituées autour du critère (prétexte) linguistique. Puisque d’un point à un autre en Flandre belge on ne se comprenait que péniblement, ces nouvelles élites ont choisi, plutôt que de privilégier un dialecte ou de créer une langue à partir des dialectes, d’importer le néerlandais de leurs voisins, déjà standardisé, et de l’imposer peu à peu à chaque couche de la société flamande, imitant en cela le jacobinisme linguistique de la France. Cependant, la propagande nationaliste flamande, puis les politiques linguistiques belges sont demeurées sans effet de ce côté-ci de la frontière, épargnant les Flamands de France dans leurs pratiques linguistiques quotidiennes informelles. Paradoxalement, l’inclusion de cette partie-ci de la Flandre au sein de la France a largement contribué au dépérissement du flamand, à cause de la francisation induite par la scolarité obligatoire en français, et elle a protégé ce même flamand de la néerlandisation programmée en Flandre belge, à cause de la nullité des lois linguistiques belges au-delà de la frontière.

Les reliefs populaires de la culture flamande

 

Ici, à Hazebrouck, comme dans la quasi-totalité de l’arrondissement de Dunkerque, on trouve donc encore des locuteurs de flamand, vieillissants et ruraux, presque tous incapables de lire et écrire dans leur langue maternelle, mais aussi, plus nombreux, des francophones dont l’accent, l’originalité de certaines tournures et quelques autres curiosités lexicales confortent l’impression d’un exotisme germanique. Car c’est bien l’impression première du voyageur de passage, confronté à des toponymes et anthroponymes « barbares ». Les autochtones, quant à eux, n’y prêtent guère attention. Certains élèves du cours, interrogés sur leurs patronymes, se sont même découvert un lien, au moins onomastique, avec une culture flamande dont ils ignorent à peu près tout, ainsi qu’un bref sondage le révèle.

Qu’évoque donc la culture flamande, pour les jeunes gens présents, comme pour la plupart des autochtones et des visiteurs bienveillants ? Des tombereaux de frites et des tonneaux de bière, des bassines de hochepot et des bacs de potje vleesch, des marmites de carbonade et des sacs de cassonade, pannekoeken et koekestuuten, fromages de tête et de Bergues…, généreusement charriés jusqu’aux bouches bées par un appétit pantagruélique ? Des bandes de carnavaleux hilares, des processions de géants impassibles, kermesses, ducasses ? En somme, du gras (goûteux), du m’as-tu-vu (cérémoniel), du bruit (joyeux), du Grand-Guignol (véniel).

Ces images évoquées, on se ravise bien vite. Non, vraiment, il ne peut s’agir là de haute culture, moins encore de littérature. Sûrement, il n’y a ni culture ni littérature flamandes de France. C’est cependant oublier comment la littérature en langue française, verte et truculente, a pris forme, sous la plume de François Rabelais, avec la revue de féroces banquets imaginaires, décrits par le menu. Au cours de ce même 16ème siècle, dans les terres germaniques septentrionales, une monstrueuse gaîté et bombance, issues de la tradition orale, s’exposait également dans les livres des biographes oubliés du légendaire Thyl Uylenspiegel, flanqué de son balourd de Lamme Goedzak. La littérature belge de langue française commence, du reste, avec la fixation du récit de l’Espiègle par Charles De Coster, de père flamand et de mère wallonne, au 19ème siècle.

 

Les champs voués à la culture

Aussi, pour ce cours éphémère, m’a-t-il semblé bon d’offrir, de la culture et de la littérature régionales flamandes, un aperçu qui tranche nettement avec les représentations spontanées d’une lourdeur flamande, de la « grasse Flandre », selon le mot de Michelet. Le premier texte appartiendra donc à un genre léger, le plus inutile et gratuit peut-être des genres littéraires, le moins attaché sans doute au pragmatisme, à rebours des valeurs habituellement prêtées aux Flamands. Il s’agit d’un poème de Guido Gezelle, prêtre et enseignant flamand, né avec la Belgique et mort un an avant le nouveau siècle.

L’auteur n’est certes pas un Flamand de France, la langue de ses poèmes n’est certes pas exactement celle pratiquée de ce côté-ci de la frontière (qu’est-elle, d’ailleurs, cette langue voulue littéraire, forgée à partir de flamand-occidental, de flamand médiéval, de néerlandais, d’emprunts à d’autres régiolectes, d’inventions, sinon du flamand gezellien ?), l’affaire est entendue ; mais les Flamands de France ne peuvent l’exclure du modeste contingent de leurs auteurs, à moins forte raison que le poème choisi honore les paisibles paissantes des pâturages les plus élevés de Flandre française.

Composé en 1896, De Kasselkoeien, « Les vaches de Cassel », est très représentatif de l’œuvre de Gezelle, contemplations enthousiastes de la Création, empreinte d’un amour sincère pour toutes les créatures locales et leur humble quotidien. Ce poème agreste, de cinq strophes de quatre hexamètres et deux alexandrins, relève d’un genre très ancien, la poésie pastorale ou bucolique, particulièrement prisé sous l’Antiquité et repris au 16ème siècle. Avant Gezelle, le Grec Théocrite, le Romain Virgile, le Français Ronsard, le Portugais Pedro de Andrade Caminha, entre autres, avaient déjà célébré les campagnes et le lot de ceux qui l’habitent.

Aux lointains deux premiers, Gezelle paraît payer quelque tribut discret en rangeant presque ses ruminants parmi les pièces d’art des deux antiques peuples urbains (« Comme elles sont splendides, dressées, ciselées et taillées / Semblables à des statues »). En hommage aux deux derniers, il exprimerait son estime pour l’art majeur de la Renaissance avec la palette de couleurs où il trempe sa plume (« mordorées », « rouge », « coloris », « rouges comme le feu », « couleur de châtaigne », « rouge brun de la bière », « bistre », « moirées », « lustrées », « sombre », « noirs », « couleurs ardentes »).

Il y a, dans cette description vespérale de l’Houtland agricole, une vague évocation du Blootland maritime, comme si Gezelle tenait à arracher à leur terre ferme ces bêtes lasses, « amorties et éteintes », chacune à « son ombre attelée », dont le spectre seulement peut échapper aux fermiers terre-à-terre (« Je vois s’élever de noirs fantômes de vaches ailées »). Du schiste casselois, Gezelle a extrait l’argile pour ses statues mobiles et, le sable restant, il en borde les mers vertes où « le soleil (…), se noyant, / se fond rouge ». Les vaches dérivent, « avec une languide lenteur », emportées par le flux et le reflux que traduit leur mouvement chaloupé (« cà et là », « se fond rouge dans le rouge champ en de rouges étincelles », « Comme tout est splendide alentour / Comme sont splendides les pelages », « pareilles et non-pareilles »). La langue flamande se fait l’excellent véhicule de ce rythme binaire, encore accentué par les assonances et allitérations (« blommen bloeien » , « van vouwe en verwen », « heel die wijde weiden heen », « beglinsd en beglansd », « van vel en verwigheid »), ou par les répétitions (« rood, het roode veld vol roode vonken », « ‘t is prachtig overal, / ‘t is prachtig, hoe de huiden (…) / ‘t is prachtig, hoe ze staan »).

La lecture du texte originel, à voix haute, finit de convaincre les lycéens. On ne peut, il est vrai, entendre justement et profitablement les lettres et cultures d’Europe sans tendre l’oreille aux sons qu’elles émettent chez leurs auteurs et acteurs. La traduction a toujours été une discipline nécessaire à la diffusion de ces lettres, depuis l’abandon du latin par les écrivains ; la connaissance des langues étrangères reste le moyen le plus efficace de nous rendre familiers leurs locuteurs. La traduction des œuvres littéraires prévient l’abandon des petites langues au profit de quelque(s) grande(s) autre(s) ; le plurilinguisme en assure la promotion et en assoit la légitimité. Les langues régionales doivent donc encore pouvoir apporter une contribution aux lettres européennes.

Partitions littéraires

Parmi les élèves présents, plusieurs n’ont pas immédiatement reconnu, dans les vers gezelliens, la musique de l’accent de leurs grands-parents ou voisins flamandophones. De même que le lexique et la grammaire du texte diffèrent un peu de ceux employés ici, de même la prononciation n’est pas tout à fait semblable à celle des locuteurs français, pour les raisons citées plus haut. C’est le commun constat que font également les auditeurs d’Edmonde Vanhille, lorsqu’elle interprète De kriekrode zunne.

Contrairement aux textes des autres chansons de son album Op ze vlaams (sorti en 2004), les paroles de ce « soleil rouge cerise » n’ont pas été écrites par l’artiste contemporaine originaire de Bray-Dunes, mais par Guido Gezelle, envers qui elle s’est sentie obligée d’acquitter une dette culturelle. D’autres avant elle avaient déjà reconnu et fait reconnaître cette dette, preuve que, en matière des transits culturels, la frontière entre les deux Flandres s’est longtemps avérée poreuse. Toutefois, Vanhille a pris de réelles libertés vis-à-vis de son maître, puisque c’est en vlaemsch qu’elle écrit et chante, non pas dans l’inimitable flamand gezellien, ni en néerlandais standard.

C’est également en vlaemsch que, emportés par la vague du revival des cultures régionales, certains artistes locaux avaient animé les soirées de la période un peu désenchantée qui a succédé aux Trente Glorieuses. En interprétant gaiement des chansons à boire et d’autres textes un peu lestes, des groupes tels que Het Reuzekoor or Haghedoorn avaient comblé la lacune dont s’était volontairement rendu coupable Edmond de Coussemaker, le respectable auteur des Chants populaires des Flamands de France (1856).

A ce titre, la Flandre française est comparable à de nombreux pays dont la littérature en langue vernaculaire a pour source première un répertoire de transcriptions graphiques de chants collectés fidèlement… ou « restitués » adroitement. L’invention des traditions, pour reprendre l’expression qu’Eric Hobsbawm a imposée comme concept majeur en histoire des nationalismes, soit l’œuvre d’« inventeurs » qui découvrent ou inventent, a naguère donné le jour à une littérature féconde et abondante, copieuse et indigeste diront les lecteurs contemporains, depuis l’Ossian celtique de MacPherson, l’écrivain-faussaire de la fin du 18ème siècle, au Kalevala finnois d’Elias Lönnrot, folkloriste du milieu du 19ème siècle. Chacune de ces œuvres en langue vernaculaire, ou leur prétendue traduction en une langue plus prestigieuse et véhiculaire, se présentait comme l’épopée du peuple ou de ses héros, c’est-à-dire comme la version nationale d’un genre finalement classique, celui de l’odyssée.

Autrement dit, la littérature en vlaemsch est un exemple, assez banal, de la trace écrite de productions artistiques orales, comme le sont les chants et les poèmes, ou comme le sont également les pièces de théâtre. Par parenthèse, il faut signaler l’ancienne importance, dans la littérature flamande de France, des pièces jouées dans les chambres de rhétorique, présentes dans le moindre village, entre les 15ème et 18ème siècles, voire au-delà dans quelques localités. Quant à savoir s’il faut regretter la perte presque totale des livrets, souvent de médiocres adaptations de pièces classiques ou des textes passablement controuvés…

Ambitions littéraires contemporaines

Si l’on omet les quelques timides initiatives littéraires de la première moitié du 20ème siècle, rapidement contrôlées et grossièrement néerlandisées par un mouvement régionaliste de plus ou moins bon aloi, il n’y a plus eu aucune littérature en vlaemsch jusqu’aux années 1980. Quelques textes, alors publiés dans la presse régionale ou dans les organes d’associations, voire sous la forme de fascicules écoulés de manière confidentielle, mériteraient sans doute une mention particulière. Mais l’« événement » littéraire le plus remarquable est certainement la parution, en 1997, d’un recueil de poèmes, Van Gister tot Vandage (« d’hier à aujourd’hui »), composés par Jean-Noël Ternynck, ancien enseignant d’anglais au Lycée des Flandres. Il s’agit du premier livre contemporain en vlaemsch, si modeste en soit l’apparence physique, bientôt suivi d’un complément poétique avec la publication de Van de Leie toet de Zee (« De la Lys à la Mer », 1998). C’est donc de nouveau la poésie qu’un auteur flamand de France a privilégiée pour relancer la production littéraire.

Certes, les vers du poème que nous avons choisi pour illustrer notre cours ne respectent pas les mêmes règles formelles rigoureuses auxquels Guido Gezelle s’astreignait pour ses œuvres ; ils n’en ont pas non plus, en conséquence, la même puissance poétique. Cependant, N uutkom (« le printemps ») est une contribution sincère au bucolique flamand. La danse industrieuse des abeilles, le parfum anodin des fleurs, l’affairement paisible des oiseaux sont décrits en des mots et des phrases immédiatement intelligibles. Si la naïveté de ces vers est touchante, c’est en raison de la pudeur dont l’auteur rend compte par son choix lexical et syntaxique. Le poète, feignant de ne pas être poète, fait siennes les observations d’hommes et de femmes d’ordinaire laborieux, ignorant la fantaisie, conscients d’un contrôle social impitoyable pour les rêveurs, et qui, pourtant, sont saisis d’un sentiment de joie simple, contemplative, mêlée d’une gratitude indicible, à la vue de cette faune et flore dont, se ressaisissant, ils ne peuvent s’empêcher, tout de même, de justifier l’utile existence (les abeilles produisent le miel, les fleurs rétribuent la bienveillance de l’institutrice, les oiseaux offrent l’exemple des responsabilités domestiques).

Remarque finale

En conclusion, il existe bel et bien des fragments littéraires en vlaemsch, éparpillés dans les revues associatives (e.g. d’Yser Houck) et journaux locaux (e.g. L’Indicateur), perdus dans les brouillons de manifestations culturelles, telles les journées de rhétorique instituées depuis plusieurs années par l’Institut de la Langue Régionale Flamande, thésaurisés dans les tiroirs de quelque auteur isolé (e.g. les manuscrits de romans flamands rédigés par Rémi Loock). Toutefois, bien chanceux qui se targuerait de posséder, dans sa bibliothèque, une collection flamande, comme d’autres s’enorgueillissent de posséder quatre étagères de littérature balte ou une quinzaine d’ouvrages annotés par leurs auteurs. Celui-là pourrait tout aussi bien être appelé un menteur, car il n’existe pas d’ouvrages en vlaemsch destinés à la lecture. Une salutaire initiative consisterait à colliger ces fragments et à les publier en recueils. La rédaction de nouvelles et de romans serait une autre initiative tout aussi salutaire. La lecture et la rédaction exigent une éducation, c’est-à-dire un enseignement en langue pour les néolocuteurs et en graphie pour les primolocuteurs. Pour ce qui est des thèmes et contenus, du prétexte à l’écriture, en l’absence de prédécesseurs clairement identifiés et indépassables, pour tous, le champ est libre. Pourvu seulement qu’il ne devienne pas une jachère.

Christian Ghillebaert

Cet article a été publié dans formation. Bookmarker le permalien. Les commentaires sont fermés, mais vous pouvez faire un trackback : URL de trackback.