Intervention de F. Suard, professeur émérite de Langue et Littérature Médiévale

Intervention de F. Suard, professeur émérite de Langue et Littérature Médiévale (Université de Nanterre)

au cours d’option Lettres et Cultures d’Europe

Cité Scolaire des Flandres (Hazebrouck)

19 novembre 2009

Contribution de la littérature médiévale française à la circulation des idées en Europe

Conon de Béthune, « Mout me semont Amours que je m’envoise » (deuxième moitié du XIIe s.)

Edition : A. Wallensköld, Paris, Champion, Classiques Français du Moyen Age.

Texte de la chanson dans Jean Dufournet, Anthologie de la poésie lyrique française des XIIe et XIIIe siècles, Poésie Gallimard, et dans Quatre siècles de poésie. La lyrique médiévale au Nord de la France, Corps 9 Editions, Troësnes, 1993.

Conon de Béthune (1150 ? -1220) est à la fois un grand poète (trouvère) médiéval et un grand personnage, à la fois par sa naissance (membre de la famille de Béthune, il est apparenté à la maison de Flandre et de Hainaut) et par le rôle politique éminent qu’il joue dans la quatrième croisade et dans les suites de celle-ci.

Le grand seigneur.

Après avoir pris part à la troisième croisade (1189), il se croise de nouveau en 1200 et fait partie des émissaires que les chefs de l’expédition envoient à Venise pour négocier avec le doge le transport et le ravitaillement des troupes, dont l’objectif premier est un débarquement en Egypte. Au cours du voyage, alors que les croisés hivernent à Zara (Zadar) Alexis, fils de l’empereur byzantin Isaac II, qui a été détrôné, vient demander protection contre son oncle, qui a pris le pouvoir sous le nom d’Alexis III : il promet aux croisés une forte somme si ceux-ci l’aident à renverser l’usurpateur. Les croisés acceptent ce « détournement » de l’objectif de la croisade, en considérant que l’aide du nouvel empereur sera utile pour la poursuite de l’expédition ; Constantinople est prise en juillet 1203, Isaac II rétabli sur le trône et Alexis proclamé empereur associé sous le nom d’Alexis IV.

Mais les promesses de l’empereur associé ne sont qu’imparfaitement tenues et les relations entre croisés et Byzantins s’enveniment peu à peu. Alexis IV est assassiné et son successeur ne se sent pas obligé par ses promesses. Les croisés décident de s’emparer de Constantinople et de l’empire grec : la ville est prise et pillée en avril 1204 et la conquête de l’empire commence : la domination latine, progressivement grignotée par la réaction grecque, auxquels se sont associés les Bulgares, prendra fin en 1261.

Jusqu’en 1219 ou 1220, date probable de sa mort, Conon de Béthune joue un rôle politique de premier plan. Dès avant la 2è prise de Constantinople, il fait partie des négociateurs qui, à l’automne 1203, demandent à Alexis IV de tenir ses promesses. Après l’élection de Baudouin IX de Flandre à la dignité impériale, il œuvre à sa réconciliation avec Boniface de Montferrat, candidat malchanceux à cette fonction. On lui confie la garde de Constantinople en l’absence de Baudouin ; il prend également la tête d’une expédition militaire et devient régent de l’empire à la mort de l’impératrice Yolande en 1219, peu de temps avant sa mort.

Le poète

Il s’inscrit dans le courant littéraire qui se développe dans les cours seigneuriales et princières du Nord de la France sur le modèle de la poésie des troubadours de langue d’oc. Dans ce déplacement de l’art lyrique et de la composition des poèmes destinés à être chantés (c’est l’art du trobar, qui a donné leur nom aux poètes du Midi, c’est-à-dire du sud de la Loire, les troubadours ; trover est le terme correspondant en langue d’oïl, d’où le terme de trouvère, qui désigne les poètes du Nord), Aliénor, petite-fille du premier troubadour connu, Guillaume IX d’Aquitaine, d’abord épouse du roi Louis VII (1137-1152), puis du roi d’Angleterre, Henri II Plantagenêt (1152-1189). Elle a protégé écrivains et poètes, d’abord à Poitiers, puis à Paris ; sa fille, Marie de France (qu’il ne faut pas confondre avec la poétesse médiévale du même nom), épouse du comte de Champagne, fut également un mécène

Formé auprès de son oncle, Huon d’Oisy (aujourd’hui Oisy le Verger, près de Cambrai), Conon de Béthune s’est illustré dans plusieurs genres, dont le grand chant courtois, issu de la canso provençale. Il s’inscrit dans la tradition d’une poésie formelle, c’est-à-dire codée, qui célèbre la dame, à la fois inaccessible et désirée, et l’amour, source de souffrance, mais qui anoblit du fait de cette souffrance même, et qui développe jeux de sonorités, de rythme et d’images. Contrairement à d’autres poètes, il introduit pourtant dans ce cadre conventionnel de la chanson des éléments plus personnels qui confèrent à ses poèmes un intérêt supplémentaire.

Le poème

« Mout me semont Amours ke je m’envoise » est composé de trois strophes décasyllabiques de sept vers, ayant même schéma de rimes (ab ab bb c). Les deux premières strophes ont les mêmes rimes ; la troisième est bâtie sur des rimes différentes.

Le poème présente les thèmes habituels au grand chant courtois : puissance de l’amour, qui est source de joie (v. 1), respect dû à la dame, qui intimide l’amant (vv. 15-16), soumission à l’amour, qui amène à dépasser toute crainte (vv. 19-21).

Mais Conon associe avec humour à cette thématique le rappel d’un incident intéressant du point de vue linguistique : il a chanté devant la cour dans sa langue, qui est le dialecte picard, et ses auditeurs, qui parlent un autre dialecte, destiné à se généraliser ( le français « central ») se seraient moqués de lui. Un amant ainsi ridiculisé peut-il encore chanter – et demander – l’amour ? A coup sûr, répond le poète, car l’Amour excuse toute démesure.

Littérature satirique : le Roman de Renart.

Edition-traduction : Jean Dufournet, Garnier-Flammarion, 2 vol.

C’est une longue aventure que celle du Roman de Renart, succession de récits en vers  ou branches, composés en langue romane (c’est le sens du mot roman), dont les héros sont des animaux et tout particulièrement Renart (un nom propre d’origine germanique, le terme médiéval étant goupil, qui deviendra progressivement le nom commun que l’on connaît) et son compère et sa victime Ysengrin le loup. Ces récits s’étagent du dernier quart du XIIe siècle (vers 1175, date de la deuxième branche, qui est chronologiquement la première) jusque vers 1250. Dès cette période, le succès des récits est attesté par les imitations étrangères : le Reinaert de Vos flamand (1250) ou le Reinhart Fuchs de l’Alsacien Henri le Glichezäre (1205).

Ces récits sont l’œuvre de lettrés, des clercs ; nous connaissons le nom de deux de ces auteurs, Pierre de Saint-Cloud, prêtre de la Croix-en-Brie ( seconde branche), et Richard de Lison (br. 12). Ils se placent dans la tradition de la fable animalière issue de Phèdre et connue au Moyen Age par différents recueils latins, qui pourront donner lieu à des traductions françaises : la poétesse Marie de France est l’auteur d’une de ces traductions. Mais de véritables récits en latin, mettant en scène des animaux, qu’ils font désormais échapper à l’anonymat, avaient déjà commencé à circuler, en particulier l’Ysengrimus du flamand Nivard (1147), qui déjà nomme les protagonistes que la fable laissait anonymes : le goupil est Renart, le loup Ysengrin, le coq Chantecler. Le Roman de Renart n’est donc pas une œuvre issue du peuple, qui mettrait bout à bout des récits progressivement élaborés par une collectivité anonyme ; mais les clercs qui l’ont composé ont certainement fait appel, outre les sources savantes, à des contes populaires.

Dès le début, branche 2, le récit met en scène des animaux-personnages (ils ont presque tous un nom) auxquels s’applique l’anthropomorphisme : ils parlent et agissent comme des êtres humains (Tibert le chat monte un cheval), tout en restant des animaux. Ils éprouvent des sentiments humains (fatuité, peur, désir sexuel), mais sont mus essentiellement par le besoin (la faim). Renard se détache des autres dans la mesure où s’ajoute à ses instincts le désir de nuire, de tromper et de ridiculiser ses victimes : l’objectif du récit sera de montrer comment Renard met en œuvre ses talents qu’il exerce contre ses pareils, les animaux, et comment ses ruses et ses maléfices tantôt réussissent, tantôt se retournent contre lui. Dans la branche 2, le coq Chanteclerc, la mésange (qui reste anonyme), Tibert le chat et Tiécelin le corbeau se tirent assez bien, restant au moins en vie, des pièges qu’il leur tend. Il n’en va pas de même d’Hersent, la louve infidèle, qui, après avoir satisfait son désir adultère avec Renard, le voit compisser ses petits et est elle-même violée.

Ces récits sont donc, au début, essentiellement comiques et n’ont pas de perspective satirique : ils ne cherchent pas à s’attaquer de manière plaisante à des types humains. C’est progressivement que les branches ultérieures vont parodier le monde des hommes, la manière d’exercer le pouvoir et les flatteries qu’il suscite, les usages ecclésiastiques, et d’une manière générale, les vices de la société.

A partir de la seconde moitié du XIIIe s., le personnage de Renard devient une figure de plus en plus allégorique et abstraite. Rutebeuf, avec son Renart le bestourné (l’Anti-Renart ? vers 1270) a pour cible l’hypocrisie religieuse ; l’auteur du Couronnement de Renart (1295), un familier des comtes de Flandre, stigmatise la conquête du pouvoir par un Renard qui use de calomnie et de faux-semblants. Cette veine à la fois didactique et satirique est également représentée par Renart le Nouvel de Jacquemart Giélée (1288) ; elle s’éteint avec Renart le Contrefait (vers 1325).

La tradition originale du Roman, celle des ruses de Renard à l’égard de son compère Ysengrin, a traversé les siècles, grâce aux traductions et aux adaptations dans toutes les langues de l’Europe, adaptations reprises par les imprimés. On connaît un Rainardo e Lesengrino italien, et les adaptations néerlandaises, Van den Vos Reinaerde et Reinaerts Historie, sont la source à la fois d’un texte anglais (The History of Reynard the Fox) et d’une adaptation allemande (Reinke de Vos), dont Goethe s’est servi pour son Reineke Fuchs. L’imprimerie n’a pas cessé, dès la fin du XVe siècle, de populariser les aventures de Renard dans toutes les langues de l’Europe (on connaît une édition française de 1521).

Lors de la période romantique, les récits sur Renard ont pu apparaître à la fois comme l’expression de la création populaire et comme une satire sociale ; ils sont devenus aussi, du fait de leur caractère plaisant, une pièce maîtresse de la littérature pour la jeunesse : cela suppose une édulcoration à laquelle les auteurs médiévaux n’avaient certes pas songé. De nombreuses adaptations modernes, fidèles ou non, ne cessent d’être réalisées : BD, théâtre, cinéma.

La branche 4

Assez courte (478 vv.), elle s’inscrit dans la suite de la br.2, qui se termine par le viol d’Hersent. Elle ne comporte qu’un seul épisode, qui raconte comment Renard, attiré par la soif, se trouve prisonnier au fond d’un puits, et comment il réussit à mettre Isengrin à sa place.

Le point de départ du récit est toujours le même : la faim qui fait sortir le loup (et le renard) du bois. Renard, en quête de nourriture, se glisse dans l’enclos d’un monastère et se rassasie aux dépens de deux poules. Assoiffé, il trouve un puits et, croyant apercevoir son épouse Ermeline au fond, descend dans l’un des deux seaux qui servent à puiser l’eau. Le voilà prisonnier : arrive Isengrin, poussé lui aussi par la faim, qui aperçoit Renard au fond du puits. Celui-ci fait croire à son compère qu’il est au paradis et le convainc de descendre en utilisant l’autre seau. Tandis que le trop crédule Isengrin descend, Renard remonte à l’air libre en se moquant de celui qu’il a berné. Surviennent alors les moines qui, ayant remonté Isengrin en croyant puiser de l’eau, le battent abondamment ;  fort mal en point, le loup promet de se venger.

(vv. 230-362). Isengrin, regardant au fonds du puits, croit apercevoir Hersant, son épouse, en compagnie de Renard : il se met à insulter la prétendue coupable ; Renard le laisse crier, puis répond en se faisant passer pour un défunt devenu l’hôte du paradis. Isengrin, alléché par la description qui en est faite, demande à être admis dans ce lieu de délices. Renard lui oppose la nécessité de se purifier, et donc de demander pardon des injustes soupçons concernant Hersant. Isengrin demande pardon et saute dans le second seau, qui descend, tandis que Renard, qui prétend monter au paradis, est bientôt hors de danger.

Le comique réside ici dans le renversement des rôles, matérialisé par l’échange entre haut et bas (Renard remonte tandis qu’Isengrin descend) : le trompeur vivant se fait passer pour un élu défunt, le coupable (du viol d’Hersent) pour un innocent et l’innocent (tout relatif) outragé (Isengrin) devient un coupable. Il s’agit aussi du déplacement burlesque des images religieuses : le paradis devient un lieu de délices pour prédateur, l’image traditionnelle de la pesée des âmes, la montée aux cieux ou la descente aux enfers sont réduites au mouvement du seau qui monte ou descend, la prière et le miracle sont parodiés.

Littérature satirico-didactique : Jacquemart Giélée, Renart le Nouvel.

Edition Henri Roussel, Paris, Picard, 1961.

Lillois, proche du chapitre de la collégiale Saint-Pierre, Jacquemart Giélée, actif dans la seconde moitié du XIIIe siècle, donne à sa nouvelle version du Roman de Renart un objectif didactique : faire le procès des vices de ce monde. Il emprunte à la tradition renardienne, en les transformant, un certain nombre d’épisodes, développant le caractère anthropomorphique du récit (les traits animaliers disparaissent parfois complètement et les héros sont présentés comme des personnages très humanisés) et surtout son caractère allégorique. A la fin du roman, Fortune vient couronner Renard et le place au sommet de sa roue : la tromperie, sous toutes ses formes, règne désormais sur le monde, sans redouter aucune vicissitude.

(vv. 7668-7734) L’image traditionnelle de la roue de fortune, image de l’instabilité de toute situation mondaine, telle que l’a présentée Boèce dans sa Consolation de Philosophie (525), est ici renversée : Renard, placé au sommet de la roue, ne saurait descendre et tomber, car Fortune a calé cette roue en sa faveur. Renard, escorté de ses acolytes, les vices qui ont triomphé des vertus, règne désormais sur le monde, portant le vêtement des corrompus (les ordres militaires des Templiers et des Hospitaliers). Seul Dieu pourrait l’abattre. On remarque dans ce passage la profusion des figures allégoriques.

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