Le canon littéraire européen : les publications au 21ème siècle

Pourquoi faut-il enseigner la littérature polonaise dans les écoles françaises ?

Madame le Maire de Varsovie, Madame la Présidente de l’Université, Monsieur le Recteur de l’Université de Varsovie, Mesdames et Messieurs les Professeurs, chers amis de la littérature européenne, le colloque international qui se tient en cette ville revêt une importance scientifique et politique majeure. « Le Canon littéraire européen. Les Publications au XXIème siècle », tel est l’intitulé de nos travaux. Permettez-moi de prendre cet intitulé au pied de la lettre, et d’apporter ici ma pierre à l’édifice – pacifique, oserai-je dire « pacifère » ? –  du Canon littéraire européen. Mon bonheur à voir tant d’éminentes contributions converger vers un tel objectif humaniste n’a d’égal que ma stupéfaction : avant ce mois d’octobre 2009, aucun corpus de référence n’est donc systématiquement proposé aux élèves et étudiants, par les autorités éducatives de notre continent, pour qu’ils se sentent citoyens de l’Europe parmi 800 millions de citoyens européens ?

« Avoir comme professeurs SHAKESPEAERE et SOPHOCLE, DOSTOÏEVSKI et PROUST », écrit Tzvetan TODOROV dans La littérature en péril, « n’est-ce pas profiter d’un enseignement exceptionnel ? »

Cette rencontre fertile avec les citoyens européens, certains pays l’encouragent plus que d’autres dans leur programmes scolaires officiels : je trouve les noms de SHAKESPEARE, SOPHOCLE, et DOSTOÏEVSKI dans la liste des lectures préconisées pour le Baccalauréat Polonais/ Matura 2010.

Et je reviendrai sur cette liste. Si je m’intéresse au programme du Baccalauréat Français, j’y trouve cette année, comme il y a 10 ans, comme il y a 40 ans, les mêmes préconisations franco-françaises : RONSARD, MOLIERE, VOLTAIRE, HUGO, ELUARD, … Or la lecture de tout texte écrit en Europe renvoie à l’Imaginaire de multiples créateurs européens. Ne pas chercher à les identifier, à en donner la liste, à les rendre accessibles par tous les moyens aux élèves et étudiants de notre continent, c’est refuser d’enrichir leurs Imaginaire. Il nous appartient de mettre en œuvre nos énergies et compétences politiques, scientifiques, et didactiques pour progresser vers la constitution d’un Canon littéraire européen. L’ouvrage Lettres Européennes Manuel d’Histoire de la Littérature Européenne, Literatura Europy Historia literatury europejskiej (Editions Słowo/ Obraz Terytoria) qui vient de paraître en Pologne grâce au travail prométhéen du Réseau Universitaire Les Lettres Européennes et de l’équipe de traducteurs de très haut niveau qu’a mobilisés l’Université de Wroclaw plusieurs années durant,  comme la Recommandation n°1833 en faveur de l’enseignement des littératures européennes, votée à l’unanimité, le 17 avril 2008 par l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, constituent des avancées considérables dans ce sens.

Reste à imaginer une didactique de la littérature, qui ne soit pas une approche comparatiste, mais une constante mise en évidence du maillage européen du texte étudié. C’est ce que, de manière ludique, je voudrais vous proposer ici.

« L’Europe n’a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique, et je ne cesserai de répéter que c’est là son irréparable échec intellectuel, écrit en 2005 Milan KUNDERA, dans son essai Le Rideau. A travers un extrait de Gottland, du romancier polonais Mariusz SZCZYGIEŁ, je vous suggère de m’accompagner dans une lecture-promenade picaresque dans les quartiers de la Prague soviétisée des années 1950.

Aborder Gottland, l’incroyable aventure de l’industriel tchèque BATA, l’épouvantable Césarisme du directeur Joseph STALINE, avec des jeunes-gens de 16 ans, faisant leurs études dans le Nord de la France, c’est leur proposer, à partir d’un texte polonais contemporain (la traduction française date de 2008), une arborescence politique, géographique, religieuse, littéraire, linguistique, onirique, historique dont chaque ramification, aussi  « unheimlich », bizarre et fourchue leur apparaît-elle, qui les amène, d’une essence inconnue, vers un sens connu.

Gottland, Mariusz SZCZYGIEŁ, traduction française Editions Actes Sud 2009

Le roman Gottland de l’écrivain polonais Mariusz SZCZYGIEŁ, décrit les années du stalinisme en Tchécoslovaquie. Nous sommes en 1949, année où sont fêtés les 70 ans du dictateur soviétique Joseph STALINE

a)      Un mot sur le titre du livre, et celui du personnage principal : Gottland, le Pays de Dieu, aux consonances germaniques, n’évoque rien, dans un premier temps, à de jeunes Français habitant l’Europe du Nord-Ouest, où se rencontrent pourtant fréquemment des noms de village comme Godwaersvelde, des prénoms comme Godelieve ou Godeleine. L’antéposition, caractéristique des langues saxonnes, du complément du nom, précédant le substantif auquel il se rapporte, doit aussi être explicitée.  Il faut dire que le professeur de lettres n’est jamais invité, en France, à faire directement référence à une langue étrangère. S’il le fait, il se heurte, même devant un public scolaire du Nord, quasiment frontalier, à la presque inexistence d’un enseignement de l’Allemand et du Néerlandais. En ce qui concerne le patronyme de Joseph STALINE,  le contraste entre le nom de guerre que s’est choisi le dictateur – l’homme d’acier – et son prénom chrétien, qui connote, lui bonté et douceur, ce contraste est saisissant, emblématique de la volonté du tyran d’incarner l’ambivalence du rôle du Père.

Dans une approche européenne d’un texte littéraire, la graphie et la phonétique de la langue d’origine, par-delà leur exotisme, méritent d’être observées : je pense au Ł par lequel se termine le nom de l’écrivain Marius SCZCYGIEŁ qui n’appartient pas graphiquement à l’alphabet latin, mais qui correspond à un phénomène phonétique repérable, la vélarisation.

UNE PREUVE D’AMOUR

première partie : l’éternité dure huit ans

Mme KAVITKOVÁ, une ébarbeuse d’oies, a ébarbé soixante-douze oies en seulement huit heures, ce qui lui a valu de passer dans l’Histoire.

b)      L’exploit de Madame KAVITKOVÁ  relève du Stakhanovisme. Mais un kilo de plumes pèse tout de même moins lourd qu’un kilo de plomb. Il y a quelque chose de naïf dans l’acharnement qu’elle met à arracher des plumes d’oies comme Stakhanov abat des tonnes de charbon. Mais, le matraquage idéologique ambiant encourage et  légitime un tel imaginaire enfantin. Nous voici, en 1950, dans un conte des frères GRIMM (Jacob 4/01/1785 – 20/09/1863) et Wilhelm (24/02/1786 – 16/12/1859), Le Vaillant Petit Tailleur ; il est prêt à rivaliser avec des géants, à abattre des montagnes parce que d’un revers de la main, il a tué 7 mouches d’un coup… !

Le ministre de l’Information, M. KOPECKÝ, déclare lors d’une conférence scientifique à Brno que le mont Elbrus est le sommet le plus élevé d’Europe : affirmer que c’est le Mont Blanc relève selon lui du « reliquat d’un cosmopolitisme réactionnaire ».

c)       Etablir une hiérarchie de la hauteur des massifs montagneux de l’Europe est un exercice aussi périlleux que de proposer un corpus de référence des écrivains européens ! Pointer le mont Elbrus comme « le sommet le plus élevé d’Europe » est une démarche qui va totalement à l’opposé de la rigueur requise dans les sciences exactes – surtout quand c’est le Ministre de l’Information qui est à l’origine d’une telle démarche ! – : effectivement, les 4810, 90 mètres du Mont Blanc français font piètre figure en comparaison des 5 642 mètres du mont Elbrus. Si l’on considère le Caucase comme étant européen, le mont Elbrus est, de fait, le plus haut sommet d’Europe. Mais cette pétition de principe se fonde essentiellement sur les traditions  géographique et historique  Arménienne et Géorgienne (et nous revenons ici à Staline), qui revendiquent aussi, en se réclamant des Religions du Livre, une descendance directe avec Japhet, fils aîné de Noé, ancêtre des Européens. N’oublions pas que l’arche de Noé s’est échouée sur l’une des cimes du Caucase … Et voici que des théories occidentales « réactionnaires » sont anéanties par une géographie nouvelle qui se fonde sur la Bible ! …

Les autorités viennent d’établir la liste définitive des auteurs qu’on ne publiera plus jamais : DICKENS. DOSTOÏEVSKI. NIETZSCHE. Et plusieurs centaines d’autres encore.

d)      La mise  à l’Index et, plus encore, l’interdiction de publier DICKENS, DOSTOÏEVSKI et NIETZSCHE invitent à réfléchir sur la tradition de la Censure (Censure par L’Eglise, Censure par les régimes dictatoriaux).  L’éviction de DICKENS, comme, un peu plus loin dans le texte, le dénigrement d’ANDERSEN sont particulièrement surprenants. L’analyse du conte d’ANDERSEN incriminé donne, peut-être, l’une des clés de cet ostracisme. Mais on peut aussi s’interroger avec les élèves sur les pratiques actuelles de la censure dans les démocraties européennes d’aujourd’hui. J’ai salué, au début de cet entretien, les programmes éducatifs polonais pour 2010, incluant, dans les préconisations de lecture, de multiples productions et auteurs non-nationaux. Je confirme que travailler à l’émergence d’un corpus littéraire européen de référence est une ardente nécessité démocratique : il y a 3 ans, en Pologne, une tentative d’épuration ethnico-littéraire a défrayé la chronique. Je cite, pour mémoire une dépêche parue le 10 juin 2007 dans la presse européenne :

Les provocations du ministre de l’éducation polonais, héraut de l’extrême droite

Article publié le 10 Juin 2007
Par Célia CHAUFFOUR
Source : LE MONDE
Taille de l’article : 490 mots

Extrait :

Il a beau sourire et lisser son image, Roman GIERTYCH ne dupe personne en Pologne : depuis sa nomination à la tête du ministère de l’éducation nationale en mai 2006, le jeune leader de l’extrême droite catholique nationaliste, 36 ans, joue de la controverse et investit les médias. Rendu public le 31 mai, son dernier projet a fait mouche : rayer GOETHE, DOSTOÏEVSKI, KAFKA, GOMBROVICZ et CONRAD de la liste des lectures obligatoires dans les lycées.

http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=992831

C’est donc la 2ème fois, depuis 1950 que DOSTOÏEVSKI est reconnu pour ce qu’il est : un écrivain de dimension continentale, universelle, et donc, un créateur porteur de liberté. Notre corpus littéraire européen s’en souviendra, bien sûr.

Le poète SEDLOŇ écrit que les mots « nourriture » et « production » sont des mots éminemment poétiques.

e)      Que dénote et connote l’adjectif « poétique » pour un écrivain tchécoslovaque « officiel » en 1949 ?

Le doute n’est pas permis pour ce qui concerne le mot « production » : le Prix STALINE, décerné pour la littérature, est attribué, en 1949, au romancier russe GLADKOV (1883-

1958). Je ne peux citer ici que son seul ouvrage traduit en Français, le roman Le Ciment, dont le titre ne laisse aucun doute sur le contenu narratif.

Plus ambivalent est le mot « nourriture », lourd qu’il est de symbolique et d’idéologie : l’Hostie et le Ciboire, corps et sang du Christ dans la tradition chrétienne, trouvent, le 8 décembre 1948, dans le quotidien populaire communiste français L’Humanité, sous la plume de Paul ELUARD, une nouvelle incarnation en la personne de Joseph Staline.

Si on peut l’apercevoir, « sous sa forme mortelle avec des cheveux gris », sous sa forme divine, sa dimension christique devient une évidence et le mot « nourriture » prend alors toute sa dimension…

Paul ELUARD, Ode à Staline

Staline dans le cœur des hommes

Sous sa forme mortelle avec des cheveux gris

Brûlant d’un feu sanguin dans la vigne des hommes

Staline récompense les meilleurs des hommes

Et rend à leurs travaux la vertu du plaisir

Car travailler pour vivre est agir sur la vie

Car la vie et les hommes ont élu Staline

Pour figurer sur terre leurs espoirs sans borne.

Et Staline pour nous est présent pour demain

Et Staline dissipe aujourd’hui le malheur

La confiance est le fruit de son cerveau d’amour

La grappe raisonnable tant elle est parfaite.

Je me dois de redire ici que Paul ELUARD fait partie, presque systématiquement, des auteurs étudiés par les lycéens français qui passent le baccalauréat. Il est tenu comme l’une des figures majeures du surréalisme et de la poésie de la Résistance.

La lecture promenade d’un extrait de Gottland de Mariusz SZCZYGIEŁ  concerne un public français, c’est donc dans l’œuvre de Francis PONGE que je pointerai l’autre aspect de l’ambivalence du mot « nourriture ».

Parce que l’idéologie nazie des années 30 et 40, relayée par l’idéologie vichyste du Maréchal PETAIN, pervertissait les termes les plus usuels, parce que le langage était détourné de son cours, il était essentiel de redonner aux choses et aux mots leur force poétique.

Pour cette raison, dès 1939, Francis PONGE prend Le parti pris des choses. Sous sa plume, Le Pain, Le Verre d’eau ou La pomme de terre sont les supports d’un authentique travail de métamorphose poétique, de la chose vers le mot.

On estime à vingt-sept millions le nombre de livre détruits à cette époque dans tout le pays. Le Premier ministre ZÁPOTOCKÝ résume ainsi les temps nouveaux : « Il n’est plus possible de vivre comme avant, notre vie est bien meilleure et plus joyeuse. »

f)       Le constat de l’optimisme béat du Premier Ministre, « notre vie est bien meilleure et plus joyeuse » auquel fait suite la mention –très neutre – d’assassinats en séries, renvoie tout élève et étudiant français à sa lecture du Candide de VOLTAIRE («ce fut une boucherie héroïque »).

Le narrateur de Gottland est un personnage picaresque (en l’occurrence un observateur polonais) que les hasards de la vie conduisent dans la Tchécoslovaquie des années 30, 40 et 50. Il est frère du Brave Soldat Chvéïk de Jaroslav HAŠEK (1883-1923) : arrêté pour crime de haute trahison au lendemain de l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand de Sarajevo, le brave Soldat Chvéïk est déclaré atteint de crétinisme congénital. Cette pathologie le sauve et lui permet d’adopter une attitude d’observateur, ne l’impliquant pas trop, donc.

Le romancier contemporain espagnol José Manuel FAJARDO voit en Chvéïk une « moderne relecture de la figure de Sancho Panza et de celle du picaro, et ce personnage du picaro a laissé aussi, dans toute l’Europe, une trace de la sagesse populaire dans le difficile art de survivre, malgré toutes les horreurs de la guerre et de la misère. Le Lazarillo de Tormes, en Espagne, Les aventures de Simplicius Simplicisimus, de GRIMMELSHAUSEN, en Allemagne, le Candide de VOLTAIRE, en France, ou le dit Brave Soldat Chvéïk, dans l’ancienne Tchécoslovaquie, ont exprimé la simplicité et l’esprit malin que forment les caractères extrêmes de ce type de personnage.

Deux ans plus tard, les dirigeants politiques les plus éminents seront condamnés à la pendaison sur l’ordre de STALINE. Place Wenceslas, sur la façade de l’hôtel Zlatá Husa – là où ANDERSEN avait écrit son plus célèbre conte sur la classe oisive, intitulé La Princesse au petit pois–, est accrochée l’inscription suivante : « Avec l’Union soviétique pour l’éternité ».

g)      J’avoue ne pas être en mesure de comprendre, ni d’interpréter, l’hostilité des régimes tchécoslovaque et russe à l’encontre de l’écrivain danois Hans Christian ANDERSEN (1805-1875). Sans aucune peine, je trouve toujours, dès que je les sollicite, un élève ou un étudiant pour raconter et commenter La Princesse au petit pois. L’agressivité constatée par le narrateur à l’égard de la classe oisive se fonde probablement sur l’irrespect du caractère nutritionnel qu’est, avant tout, l’aliment petit pois (et l’on revient ici au refus de l’idéologie d’un Francis PONGE ou de tant de poètes européens. Quand PONGE évoque Le Pain, il parvient à faire poétiquement coïncider la forme et le fond, le mot et la chose).

En ce qui concerne ANDERSEN, et pour recentrer mon propos sur la nécessité d’étudier la littérature polonaise dans les classes françaises, pour avancer aussi vers la constitution d’un corpus littéraire européen, je voudrais mentionner ici sur un exemple concret : à la demande de l’éditeur Hachette, j’ai eu l’occasion, voici 15 ans environ, de publier en Livre de Poche, un Dictionnaire des Auteurs Européens. Après concertation avec le Réseau Universitaire Les Lettres Européennes, une liste de 430 auteurs a été arrêtée.

Pour arriver au nom que journalistes et grand public cultivé connaissent de façon unanime, en feuilletant la lettre A, il faut tourner les pages concernant le Hongrois Endre ADY, la Russe Anna AKHMATOVA, l’Espagnol Vicente ALEIXANDRE, l’Italien Vittorio ALFIERI, le Portugais José Sabral de ALMADA NEGREIROS, le Suisse Henri-Frédéric AMIEL… ! On arrive enfin à l’illustre Hans Christian ANDERSEN.

Cruelle est une telle expérience tangible, de la méconnaissance par le lectorat européen des auteurs européens. Elle rend d’autant plus indispensable nos travaux.

Tous les jours à minuit, pour clôturer ses programmes, Radio Prague diffuse l’hymne national de l’Union Soviétique.

C’est dans cet esprit que la Tchécoslovaquie des années 1940 entame la nouvelle décennie : les années 1950.

Pour fêter l’anniversaire de Joseph STALINE, soixante-dix ans en décembre 1949, les autorités tchèques décident que neuf millions de personnes, parmi les quatorze millions que compte le pays, lui enverront des vœux.

Les signatures sont recueillies en seulement quatre jours. A cette occasion, on décide également d’ériger à Prague, sur la colline surplombant la Vltava, le monument de STALINE le plus grand du monde.

h)      Le Césarisme, évoqué indubitablement quand SCZYGIEŁ nous parle du « monument de Staline, le plus grand du monde » permet d’aborder, aux plans historique et littéraire ce genre de dérive : Czar, Kaiser, Kaisar, tous, à toutes époques, en tout point de l’Europe ont désiré être statufiés de leur vivant. Le roman Gottland contient une référence implicite à « La vie des 12 Césars » de Suétone. Y fait écho la citation que voici :

Les folles prodigalités de Néron

Suétone, historien latin des I et IIème siècles après Jesus-Christ, rédige une chronique des différente règnes des premiers empereurs de Rome La Vie des douze Césars. Dans la partie consacré à Néron, il décrit avec ironie et lucidité la mégalomanie du sixième César.

Ce fut surtout dans ses constructions qu’il se montra dissipateur. Il étendit le palais depuis le mont Palatin jusqu’aux Esquilies. Il l’appela d’abord « le Passage ». Mais le feu l’ayant consumé, il le rebâtit, et l’appela « La Maison dorée ». Pour en faire connaître l’étendue et la magnificence, il suffira de dire que, dans le vestibule, la statue colossale de Néron s’élevait de cent vingt pieds de haut ; que les portiques à trois rangs de colonnes avaient un mille de longueur, qu’il renfermait une pièce d’eau, semblable à une mer bordée d’édifices qui paraissaient former autant de villes ; qu’on y voyait des champs de blé, des vignobles, des pâturages, des forêts peuplées de troupeaux et d’animaux sauvages de toutes espèce. Dans les diverses parties de l’édifice, tout était doré et enrichi de pierreries et de coquillages à grosses perles. Les salles à manger avaient pour plafond des tablettes d’ivoires mobiles, qui, par différents tuyaux, répandaient sur les convives des parfums et des fleurs : La principale pièce était ronde, et jour et nuit elle tournait sans relâche pour imiter le mouvement du monde. Les bains étaient alimentés par les eaux de lamer et par celles d’Albula. Lorsque, après l’avoir achevé, Néron inaugura son palais, tous l’éloge qu’il en fit se réduisit à ces mots: « Je commence enfin à être logé comme un homme »

Aucun sculpteur n’a le droit de refuser sa participation au concours organisé à cet effet. Dans un délai de neuf mois, cinquante-quatre artistes doivent présenter leurs projets. Dieu merci, Ladislav ŠALOUN est déjà mort ! disent les habitants de Prague à propos du sculpteur tchèque le plus réputé. Pour ne pas remporter le concours, Karel POKORNÝ, considéré comme son successeur, dessine le chef suprême avec  les bras grands ouverts dans un geste amical, donnant ainsi à STALINE un petit air de Jésus.

Mariusz SZCZYGIEŁ  Gottland (2009) Edition Actes Sud)

i)        On peut, bien sûr, construire ici un développement relatif au Mécénat culturel. A la relation entre l’artiste et le Prince, entre la production artistique et son accompagnement/ encadrement par l’Etat. Mais, l’apparente soumission du sculpteur Karel POKORNÝ au désir du Prince nous renvoie, cette fois encore à HAŠEK et au Brave Soldat Chvéïk. L’improbable parallélisme entre Joseph (STALINE) et le Fils du charpentier interroge la relation d’un pays d’Europe, à un moment donné de son Histoire, à ses racines. Refuser l’identification à Jésus, mais revendiquer l’héritage de Noé, dénigrer ANDERSEN mais accepter GRIMM, louanger le Caucase et mépriser les Alpes, porter aux nues Le Ciment de GLADKOV et vouer aux gémonies David Copperfield ou Crime et Châtiment : la dialectique peut prêter à sourire peut prêter à sourire, mais Chvéïk, Lazarillo de Tormes, Sancho Panza, Candide, et Simplicius sont coutumiers de tels balancements ironiques. L’Europe à survécu à l’Union Soviétique, à l’Empire Austro-Hongrois, à L’Espagne du Siècle d’Or, à la France de Louis XIV, à l’Empire Romain, aux Temps Bibliques, à l’Epoque Romantique … et l’on pourrait énumérer encore les références dont fourmille l’excellent Gottland de Marius SCZCYGIEŁ. Feuilleter ce roman d’un auteur polonais, c’est parcourir les millénaires qui fondent notre identité  culturelle européenne. Je voudrais, modestement, aider les jeunes lecteurs à y repérer quelques bornes. Non pour limiter leur imaginaire. Mais pour les aider à être Citoyens Européens.

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