Souvenir ed’ grève de Jules Mousseron

Souv’nir ed grève                                                      Souvenir de grève

El Berger, frèr’ dé m’ grand’mère,               Le berger, frère de ma grand-mère

Qu’in appélot « l’ sot », naguère,               Qu’on appelait « bêta » naguère ,

Parc’ qu’il avot trop d’esprit,                        Parce qu’il avait trop d’esprit

M’a conté c’ curieux récit :                            M’a fait ce  curieux récit :

Les carbonniers sont in grève ;                   Toute la mine est en grève,

L’ nuit est calme aux invirons ;                   La nuit est calme aux alentours,

Mais bin avant qu’all’ s’achève                    Mais bien avant qu’elle ne s’achève

Les port’s randoull’nt dins l’ coron.            Les portes claquent dans le coron ;

Ch’est l’ patroull’ qu’in organisse.                C’est la patrouille qu’on organise :

Les mineurs doiv’nt, au signal,                   Les mineurs doivent, au signal,

Impêcher les non-grévisses                         Empêcher les non-grévistes

Dé s’ rindre à l’ fosse au traval.                    De se rendre à la fosse, au travail.

In buque à m’ volet, in m’nomme ;              On frappe à mon volet, on m’appelle.

J’ n’ai point l’ temps d’ boire em café,          Je n’ai pas le temps de boire mon café

Et j’ m’in vas avec d’aut’s hommes

Et je m’en vais avec d’autres hommes

Vers eun’ foss’ loin dé m’ cité.

Vers une fosse loin de mon quartier ouvrier.

Longtemps, longtemps in chémine,            Longtemps, longtemps on chemine

Les voyett’s à travers camps.                      Par les sentiers, à travers champs.

Les feux des coulé’s d’usine                      Les lueurs des hauts-fourneaux

Nous font des ombres d’ brigands.      Donnent à nos ombres l’allure de brigands.

V’là l’ fosse infin, v’là l’ carcasse           

Voilà la fosse, enfin,Voilà la carcasse de roues des chevalets.

Des moulett’s, in grève aussi.                  Elles sont en grève, aussi.

Bintôt, des gendarm’s nous chassent       Bientôt, des gendarmes nous chassent

Et nous éparpill’nt ainsi.                         Et réussissent à nous éparpiller.

In s’arforme, in s’injurie,                       On reforme le groupe, On s’injurie

Et ç’ jeu-là dur’ tant et pus ;                      Et ce jeu-là dure tant et plus

Aux rar’s non-gréviss’s, in crie :               Aux rares non-grévistes, on crie :

« Fainéants ! roufions ! vindus ! »             « Fainéants, jaunes, vendus ! »

L’ boucan continu’ d’ pus belle,                   Le vacarme continue de plus belle

Sans trop d’arnicroch’s tout’fos.           Toutefois, sans trop d’anicroches.

Mais j’ n’ai point mingé d’pus l’ velle

Mais moi je n’ai rien mangé depuis la veille,

Et j’ sins m’ vintr’ qui colle à m’ dos.           Et j’ai l’estomac dans les talons

J’ n’ai pas eu l’ soin d’ prindre eun’ croûte,

Je n’ai pas songé à prendre un casse-croûte

Busiant d’êtr’ ténu moins qu’ cha.              Pensant être retenu moins longtemps :

Ch’est eun’ mauvais’ faim sans doute,       C’est une mauvaise faim sans doute,

J’ sus tourniche et m’ coeur s’in va. J’ai le vertige, ma tête tourne.

Un méchant m’ pouss’ sur un gosse          Un méchant me pousse sur un gosse

Vêtu d’ ses loqu’s ed mineur.                En bleu de travail.

Ç’ galibot veut gagner l’ fosse,

Cet apprenti mineur veut se rendre à la fosse,

I-arrêt’ près d’ mi par malheur.                Il s’arrête près de moi ,  par malheur :

J’ brise el cordiau del mallette Je brise le cordon du petit sac

Qu’i porte attachée à s’ cou.                   Qu’il porte attaché à son cou,

J’ vol’ ses deux tartin’s complètes ;            

Je vole les deux tartines toutes préparées,

Puis j’ disparais comme un fou.            Et je disparais comme un fou.

C’t’ action n’ mé paraît point dure ; Cette action ne me paraît pas dure

Dins m’ délire i m’ faut minger,                J’ai le délire, il faut que je mange.

Et l’ briquet d’ fromache et d’ burre     Le repas froid de fromage et de beurre

S’lon m’n instinct va m’ soulager.             Je le sais d’instinct va me soulager.

Derrière eune haïur’ voisine,                      Derrière une haie toute proche,

Jé m’ much’ pou minger tout seu.            Je me cache pour manger tout seul

Fiévreus’mint, j’ouvr’ les tartines ;            Fiévreusement, j’ouvre les tartines :

Mais qu’est-ç’ qué j’ vos là, mon Dieu !

Mais qu’est ce que j’aperçois, mon Dieu !

L’ dram’ m’apparaît comme un rêve,

Le drame m’apparaît comme un rêve

Comme eun’ douloureus’ vision :   Comme une douloureuse vision.

L’ galibot n’ peut point fair’ grève,                L’apprenti ne peut pas faire grève

Y-a trop d’ misère à s’ maison !                    Il y a trop de misère à la maison

S’ pauv’ briquet mé l’ dit tout d’ suite :

Son pauvre repas froid me le dit tout de suite

L’infant n’avot pou s’ tiot biec                       L’enfant n’avait, pour son petit bec,

Qu’un minc’ morciau d’ carott’ cuite          Qu’un mince morceau de carotte cuite

Rétindu su du pain sec !                             Etalé sur du pain sec.

Galibot, t’ vis cor, j’espère.                     Apprenti, tu es encore en vie, j’espère.

Au souv’nir dé ç’ vol ed pain,             Au souvenir de ce vol de pain

Pardonn’, parc’ qué j’ sus grand-père,     Pardonne, parce que je suis grand-père

Pardonn’, car j’avos si faim !                 Pardonne, car j’avais tellement faim !

Traduction : Guy Fontaine

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