texte de Nele F.

La Bibliothèque de mes rêves

Le 3 août 1984, ma vie s’arrêtait. Je venais de perdre tout ce qui me restait. Une inondation avait tout détruit. De la lettre A à Z, tout était perdu, rien ne pourrait être récupéré ! Ce jour-là, j’étais seule, décidant de revenir dans cet endroit qui m’avait donné la vie. Cet endroit où je m’étais nourrie, cet endroit où j’avais vécu tant de moments inoubliables. Je retrouvai quelques débris qui tombaient par-ci, par-là… Oui, pour moi, j’avais tout perdu, du moindre silence jusqu’au tout petit bruit émis par la satisfaction du lecteur, heureux, ou encore ému… J’étais née à deux-cents mètres de ce monument, le 8 décembre 1951 et déjà, j’étais passionnée par la diction de chacun, racontant une histoire, en inventant une… Cinq ans plus tard, mon père et moi allions dans ce lieu parfait, si calme, où régnait pratiquement un silence de mort. J’avais grandi en même temps que lui, et aucun recoin ne m’était secret.

Pour moi, ça n’était pas une bibliothèque quelconque, mais La Bibliothèque, le centre du monde aussi bien littéraire que géographique. Tous les livres se reflétaient, à cause des miroirs, dans lesquels on pouvait voir s’illuminer le regard sérieux du lecteur passionné. Le bleu cyan du plafond nous donnait une dimension que seuls les rêveurs pouvaient comprendre ; et l’harmonie presque parfaite des livres multicolores faisait que nous nous sentions bien lorsque nos pieds touchaient le sol frais de marbre sur lequel des personnages historique étaient gravés. Il devait bien y avoir six ou sept milliers de livres et je pense en avoir lu une centaine, lorsque mes amis et moi, nous nous enfoncions dans les fauteuils blancs moelleux qui nous étaient si chers. Ils étaient tous fidèles à leur poste : tous les mardis, six sièges nous étaient réservés dans le coin des livres pour adolescents. On pouvait tout y lire, aussi bien les romans « à l’eau de rose », que les pavés de la Grande Littérature Française. Chaque rayon était classé selon un centre d’intérêt : la musique, où chaque époque, chaque genre se mélangeait selon leur pays ; l’art, où la sculpture se confondait avec la photographie, ou encore la peinture ; la nature, où l’on aurait pu penser que les animaux se parlaient tellement leur association était parfaite. Il ne manquait rien à ce petit coin de paradis.

Je me souviens de la bibliothécaire, une femme charmante, avec un merveilleux sourire, qui prenait soin de chacun de ses lecteurs, et de leur lecture ; elle y prenait bien garde car, disait-elle, un lecteur n’est pas une personne commune, c’est avant tout quelqu’un d’affamé, qu’il faut nourrir de culture. Malheureusement, jamais je ne pourrai la revoir… Je sais parfaitement que toutes ses petites attentions me manqueront, du simple bonjour aussi gracieux que possible jusqu’au marque-page donné délicatement et avec douceur. Mais… ce qui me manquera le plus, je pense, c’est le petit endroit, où je me cachais, pour lire tranquillement, tantôt des romans d’aventures célébrant des héros, auxquels je m’identifiais parfaitement grâce à mon grand sens de l’empathie, tantôt des contes de Grimm, ou d’Andersen, car ils me faisaient replonger dans ma folle jeunesse. Aujourd’hui, plus rien n’en subsiste. Je suis seule, dans ce monde désert. Ce monde sans La Bibliothèque. Personne ne pourra jamais combler le vide qu’il y a en moi sans elle.

Je me souviens, lorsque j’étais jeune, quand une dame de trente ou quarante ans venait pour me lire des histoires, j’aurais aimé prendre sa place, car voyez-vous, dans une bibliothèque, si les histoires ne sont faites que pour être lues, ce lieu n’a pas de vie. Chaque lecteur doit lire pour partager, celui qui garde le livre pour lui, qui se l’approprie, n’est qu’un égoïste, et vous ne le verrez pas deux fois dans le même endroit.

Comment vous raconter ce qu’elle représentait pour moi ? Je crois que je ne le peux. Toutes les images des instants passés en compagnie de mes amis, de mon père, de tous ces adultes qui me félicitaient pour ma culture livresque, tout ça grâce à elle, me montraient à quel point elle m’était chère, mais…, malheureusement, je ne pourrai vous décrire ces images.

Ce matin du 3 décembre 1997, en lisant le journal, j’ai appris que La Bibliothèque allait être ré-inaugurée. Je décidai alors de passer, pour voir comment les travaux avançaient, et, ayant été invitée pour donner mon avis, je pris la peine de rendre visite à ce lieu fantastique. Mais, hélas, je fus atrocement déçue : toute la culture enfermée dans les livres, comme un secret inoubliable, avait aujourd’hui été confiée aux ordinateurs. Toute l’architecture baroque extérieure qui avait fait les plus grands titres des journaux il y a 17 ans, n’était aujourd’hui que du style « moderne », fait de bitume lourd, froid et dur. Cependant je remarquai que le recoin qui me tenait tant à cœur existait encore, et une multitude de volumes en occupaient les rayons. J’y allai, pris le premier livre qui me passait sous la main, une chance : les contes de Grimm ! Et comme je tentais de saisir la fabuleuse reliure dorée entre mes mains, celle-ci m’échappa ; je tombai, je sombrai alors dans un sommeil éternel, là où je le désirais depuis toujours, dans l’endroit qui m’avait donné une seule bonne raison de vivre, au cœur du livre : le centre de ma vie.

Nele F.

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